le thème

L’institution efficace

Si l’on s’en tient à la logique financière qui règne à l’heure actuelle, on aura vite compris que veut dire « institution efficace » : soigner au moindre coût par une uniformisation des pratiques et, si possible, faire de l’hôpital même, et du système de santé en général, une entreprise comme les autres. L’institution efficace s’appuie sur la désubjectivation, ce n’est plus le sujet qui est pris en compte dans la singularité de sa souffrance mais le ratio entre ce qui est dépensé pour ses soins et ce qu’il va rapporter à l’établissement ; pas d’institution efficace sans standardisation des diagnostics et des soins.

Mais là n’est sans doute pas le pire dans la mise en œuvre de l’institution efficace, la seule volonté de profit ne rend pas compte de toutes les causes et conséquences de cette nouvelle entreprise. Ce qui caractérise encore mieux l’efficacité est l’uniformisation des formes de désirs et d’engagement au travail, ce qu’on pourrait appeler une banalisation des rapports du sujet au travail. Dans l’imaginaire actuel un travail tend à valoir n’importe quel autre travail pourvu qu’il soit source de revenus et de reconnaissance sociale. L’institution efficace est une institution sans idéal autre que d’assurer la jouissance de son propre fonctionnement. Pour parvenir à ce degré d’efficacité où le devenir du sujet s’efface derrière celui de l’établissement, il faut bannir toute for me de construction imaginaire, ne pas penser à ce qu’on fait et à qui on le fait, l’efficacité suppose l’anonymat, le refus de toute forme d’expression de la singularité, en définitive le refus de voir l’autre, de l’envisager (Levinas). L’institution efficace est donc celle qui a chassé de son fonctionne ment le rêve et toute capacité de rêverie, toute forme d’aléatoire, d’imprévu, de vraisemblable, de fiction. L’institution efficace est sans histoire(s). Pour survivre dans cette institution, il faut se plier aux règles de ce que Gori appelle « la fabrique des imposteurs » : faire prévaloir la forme sur le fond, se fier à l’apparence et à la réputation, plutôt qu’au travail et à la probité intellectuelle, s’abandonner aux fausses sécurités de procédures plutôt que se risquer à une vraie réflexion.

Est-ce là le signe d’un effondrement de nos institutions, voire, sur un plan existentiel, une menace de cataclysme ? Nous pourrions même nous demander si cette catastrophe ne s’est pas déjà produite à notre insu et nous serions alors dans un climat post-événementiel, au moment d’après ou au jour d’après. Peut-être avons-nous subi cet effondrement sans nous en rendre compte.

Nous pouvons imaginer que nous avons été aveuglés par cette transformation, infiltrés que nous sommes par un langage rationnel techniciste et une parole autoritaire qui, tout en nous rassurant, est venue nous atteindre sournoisement au cœur de nos métiers.

C’est sans doute au travers de notre connaissance de la clinique des psychoses que cette situation peut être observée depuis un autre point de vue et nous conduire à revenir à la clinique de terrain.

Certains voient dans cette ambiance le signe d’un bouleversement ou d’une transformation. Est-ce que cette menace, qui nous inquiétait tant, ne pourrait pas devenir une chance ? Chacun de nous, dans nos métiers d’accompagnant, de soignant ou d’enseignant, sait que son geste ou ses paroles sont toujours des risques situés sur ce fil ténu et fragile, osant à chaque fois le meilleur et évitant le pire.

Il est une autre efficacité qui tient au métier de soignant. Elle se décline sous des formes multiples, se moque des hiérarchies, invente une socialité propre au lieu, toujours fragile, souvent inattendue, souvent logée dans les interstices, où le soin circule de manière mouvante, des uns aux autres, des soignants aux patients, des patients aux soignants…

• atelier 1 : Contraindre, naturellement ? 
• atelier 2 : Du possible à l’effectif
• atelier 3 : Ça va sans dire ?
• atelier 4 : Ambiance et décence ordinaire : à quoi tenons-nous vraiment ?
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